Carpenter et ses fantômes

Ghosts of mars, de John Carpenter_

Il serait faux de dire que John Carpenter n’est pas apprécié à sa juste valeur. Cinéaste de la série B transcendée, semblant n’avoir d’autre moteur que le plaisir de tourner et de raconter des histoires, il a posé de nombreux jalons dans le genre de l’épouvante et de la science-fiction. Halloween, Assaut, Invasion Los Angeles ou le personnage cultissime de Snake Plisken sont autant de références chéries par les cinéphiles ; quant à The Thing, il a accédé au titre de classique. Pourtant, Carpenter est devenu persona non grata. Depuis 2001, il n’a produit qu’un seul film, The Ward (2010), divertissement bien ficelé qui s’est vu rentrer dans la catégorie honteuse des direct-to-dvd (ce qui vu le niveau moyen des sorties actuelles côté américain fait assez mal au cœur). Comment un réalisateur si apprécié voire adulé est-il tombé dans la case des indésirables ? On est tenté de réduire la réponse à un titre, celui après lequel son rythme s’est drastiquement réduit, et que même ses plus fidèles admirateurs hésitent parfois à défendre : Ghosts of Mars, qu’on pouvait encore voir sur grand écran – c’était il y a près de 15 ans.

Ghosts of mars 4

Ghosts of Mars aura été un bel échec au box-office, et assez vite auréolé de la réputation de nanar. À première vue, il a de quoi faire fuir le spectateur : outre l’affiche douteuse, une bande-annonce confuse livre la promesse d’une intrigue incohérente privilégiant des combats gores avec des fantômes au look gothique, le tout habillé d’effets spéciaux réalisés par-dessus la jambe. Le casting est à l’avenant, regroupant quelques bras cassés d’Hollywood : Ice Cube, Jason Statham, Pam Grier ou encore Clea Duvall donnent la réplique à Natasha Henstridge, qui tient déjà le rôle principal de La Mutante. Sur cette promesse un peu navrante, le film semble avoir sa place dans un rayon de supermarché au hasard entre deux épisodes de… La Mutante – quinze ans plus tard, c’est en effet là qu’on a le plus de chance de le trouver. Au vu de ce premier constat, défendre le film aujourd’hui sonne comme l’ultime appel, touchant mais vain, d’un fan parti combattre d’incertains moulins. Mais Ghosts of Mars est largement supérieur à sa réputation. Et pas seulement (car ce serait peu de choses) : ni accident de parcours ni chant du cygne, il mérite largement sa place dans la filmographie de son auteur.

En 2176, sur Mars colonisée, une unité militaire reçoit l’ordre de transférer un prisonnier d’une cité minière à la Cour de justice. Sur place, elle ne trouve que quelques survivants d’un massacre et découvre qu’un étrange virus semble avoir transformé une partie de la population en horde de tueurs hallucinés. Les militaires et les prisonniers vont devoir faire équipe pour espérer survivre. Dans son style inimitable qui s’efforce de ne pas embellir gratuitement une séquence, Carpenter respecte minutieusement son programme avec la simplicité qui a toujours caractérisé son cinéma. Le mot d’ordre est l’efficacité narrative : pas de chichis, pas d’effusions, l’histoire file droit et vite, enchaînant les événements sur un rythme qui élimine les climax. Même les séquences a priori les plus fortes sont traitées avec une sobriété qui en devient spectaculaire tant elle est surprenante. Les affrontements à base d’objets tranchants font voler les membres et les têtes dans l’indifférence quasi générale. L’escouade (dont l’effectif se réduit à grande vitesse) est guidée par un pragmatisme très militaire : seul compte l’accomplissement de la mission. Grâce à ce parti pris radical, le film peut tout se permettre et ne se prive pas, par exemple, de faire revenir les survivants sur le lieu dont ils venaient de s’échapper, pour essayer d’éradiquer le mal.

Ghosts of mars 2

C’est que le plaisir est intact chez Carpenter, qui ne manque pas l’occasion de s’amuser avec les codes et de tutoyer les limites du bon goût. Et ce plaisir est communicatif – une fois qu’on a accepté de ne pas voir un grand film d’action ou d’épouvante, ce que Ghosts of mars n’est pas. C’est un divertissement de très haute volée, jouissif de minimalisme, qui ne sert aucune soupe psychologisante pour se croire plus complexe qu’il n’est, et qui croit en le pouvoir d’une histoire. Il contient donc tout ce qui fait la spécificité (et la qualité) du cinéma de John Carpenter. Il est d’autant plus étonnant de constater que de nombreux fans n’aient pas dépassé l’aspect kitsch voire grotesque de certains effets et maquillages qui participe largement à cette absence de sérieux bien appréciable. De la chose du film éponyme aux effets de Prince des ténèbres en passant par les séquences délirantes de Los Angeles 2013, sans oublier Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin, anomalie esthétique délirante de bout en bout : cette filmographie déborde de choix limites qui font presque office de signature de l’auteur. La mise en scène épurée de Ghosts of mars l’a mis en évidence, de façon malheureuse selon ses détracteurs, mais pour le plus grand plaisir des amateurs.

Une dernière facétie achève de donner au film une saveur particulière. Une construction en flashback suit le témoignage de l’héroïne à ses supérieurs, qui relate les événements remis en scène au fil de son récit. On réalise petit à petit que certains détails de son rapport ne correspondent pas exactement aux événements qu’on nous montre, jusqu’à constater une véritable contradiction entre ce qu’elle raconte et la façon dont les choses se sont passées. Ce qui finit par semer le doute : quelle est la vraie version ? Que nous a-t-on montré, qu’a-t-elle raconté, que s’est-il passé ? Beaucoup plus malin que le croient ceux qui hurlent au navet, Carpenter est truqueur jusqu’au bout et nous laisse cette impression étrange d’avoir été manipulés mais sans trop savoir par qui. Une sorte de Usual suspects sans la pose ni l’exaltation d’avoir berné son monde, et où le doute ouvrirait un formidable champ de possibles.

Ghosts of mars 3

Il est parfois décourageant, voire rageant, de voir un réalisateur porteur de si belles idées de cinéma être condamné au silence pour avoir été au-delà de la mode. Depuis la sortie de Ghosts of mars, le cinéma hollywoodien fait la part belle à la complexité gratuite comme richesse thématique, à la psychologie de comptoir comme facteur narratif et au cynisme comme marque d’intelligence. Il semble qu’il n’y ait plus de place pour un idéaliste guidé par le plaisir. C’est bien dommage, mais on guette quand même dans l’ombre son retour : face à la surenchère ambiante de la science-fiction, on se dit qu’Hollywood aura bientôt besoin de John Carpenter pour raconter de belles histoires en toute simplicité. En attendant, on regarde ses DVD.

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