La solitude du téléspectateur au moment du coup d’envoi

A partir du coup d’envoi du match France Roumanie, c’est parti pour un mois d’Euro. Le football va envahir l’espace, présent partout jusqu’à l’overdose, pour le plaisir des amateurs et au grand désespoir des autres. En un mois, trente-quatre matchs seront diffusés sur nos antennes. C’est l’occasion de se poser la question de la qualité du spectacle proposé par les chaînes. En l’occurrence, il ne s’agit pas du niveau de jeu sur lequel les diffuseurs n’ont évidemment pas la main, mais de la façon par laquelle le spectacle est livré aux téléspectateurs. Et ce qu’ils voient à l’écran rend souvent peu hommage à leur sport favori. S’attaquer à cette question en tant qu’amateur de cinéma n’a rien d’incongru : il s’agit bien d’étudier la façon de mettre l’événement en images par les choix et les durées des plans, en d’autres termes d’évaluer la qualité de la réalisation du spectacle.

Foot larmes Brésil

Diverses études ont déjà été réalisées qui analysaient les statistiques des nombres de plans et de leur durée moyenne, effectuant des comparaisons entre les pays et les époques*. Depuis plusieurs années et à plusieurs reprises, il a notamment été constaté par les chiffres une tendance largement visible à l’œil nu : la multiplication des gros plans sur les joueurs d’une part, et de plans hors du terrain (entraîneurs, remplaçants, personnalités en tribunes, ou simplement spectateurs dans le public) d’autre part. Avec sa conséquence logique : un montage haché au détriment de la compréhension du jeu. Cette mode a pour effet de transformer toutes ces catégories de protagonistes en personnages, ce qui peut satisfaire le plus grand nombre qui s’ennuierait ferme devant des mouvements tactiques et des actions en plans fixes. Cela peut parfois donner de très belles images : le souvenir de ce jeune supporter brésilien en larmes lors de la terrible déroute de la Seleção face à l’Allemagne, en demi-finale de Coupe du Monde en 2014, est imprimé dans les mémoires, devenant l’expression à l’image de l’empathie ressentie par le spectateur de ce match hors-normes. Mais ce même match nous permet de citer un exemple étonnamment fréquent : quelques minutes plus tard, alors que la retransmission s’attarde sur le ralenti du troisième but que Toni Kroos vient d’inscrire pour Mannschaft, le jeu a déjà repris. Trop occupé à montrer le buteur en plan rapproché et surpris par un engagement effectué rapidement, le réalisateur revient tardivement en plan large, et après quelques secondes, le même Kroos alourdit la marque. Le téléspectateur n’a même pas eu l’opportunité de profiter de ce moment de répit qu’est l’engagement puis de l’effet de surprise d’un but immédiat ; il n’a droit qu’à une bouillie de montage, abruti d’images enchaînées sans repos, alors que l’engagement donnait l’opportunité de créer une pause dans le spectacle. Cet exemple n’est pas isolé, certains cas sont même plus extrêmes : cette année, un but de Zlatan Ibrahimovic en quart de finale de la Ligue des Champions a intégralement échappé au direct, le réalisateur étant trop occupé à multiplier ralentis ou plans de coupe.

Au-delà de ces exemples, ce découpage à outrance a l’effet d’annihiler toute compréhension globale de ce qui se passe sur le terrain. Les plans larges, raccourcis et entrecoupés de gros plans des joueurs, ne permettent pas d’observer le positionnement des équipes et les éventuelles variations tactiques, pourtant principe même de l’intérêt du sport. Que s’est-il passé pour que la retransmission d’un match de football finisse par ne plus laisser de place au sport ? On peut se demander si les réalisateurs comprennent vraiment l’intérêt de ce qu’ils filment, et si leur niveau de connaissance du jeu n’est pas à remettre en cause ; les choix de réalisation sont souvent ceux de quelqu’un que le football n’intéresserait pas, et qui cherche à tromper l’ennui en montrant les stars de près, les jolies filles dans les tribunes ou un Président de la République. Allons plus loin : ce qui importe, ce qu’il s’agit de montrer, ce n’est plus le match en lui-même, mais le spectacle télévisuel de ce match. Exaltés par les conditions du direct et par le pouvoir de choisir ce que verra le spectateur, les réalisateurs transforment ces 90 minutes en leur œuvre d’art personnelle, indépendamment de ce qui peut se passer sur la pelouse. Le match n’est plus qu’un arrière-plan, un faire-valoir de leur virtuosité de montage et de découpage. La technique, quel qu’en soit le niveau, a pris le pas sur le contenu, oubliant sa fonction première : retransmettre. On ne regarde plus le match, on regarde une construction artistique purement artificielle, ignorant sans complexes sa mission initiale.

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La technique qui prend le pas sur le contenu : voilà un cas qu’on retrouve très fréquemment dans le septième art (on y revient), sans avoir à chercher loin. Parmi nos contemporains, Paul Thomas Anderson ou Nicolas Winding Refn confondent régulièrement ampleur et application stéréotypée d’une majesté pré-formatée. Dans A la merveille, Terence Malick fait comme s’il filmait l’absolu sans plus rien raconter. Les travellings de Brian de Palma, vantés à tort et à travers, n’ont souvent aucune utilité – d’ailleurs, on y admire le travelling et non ce qu’il montre, preuve que le plan prend trop de place par rapport à ce qui s’y déroule. Et au Panthéon passe-partout du 7ème art, Kubrick et Tarkovski ont souvent aimé flatter le spectateur par des excès esthétisant ne faisant pas toujours honneur à leur talent par ailleurs immense. Ce que l’on souhaite, c’est que les réalisateurs de foot comme les réalisateurs de films s’efforcent de ne pas se regarder filmer ; qu’ils se débarrassent de tics qui viennent empoisonner ce qu’ils ont à nous montrer. Cela peut servir de cache-misère quand il n’y a rien à montrer, mais alors il n’y a rien à regarder non plus. Comme le foot en tant que tel n’intéresse pas tant les gens que ça, ce qui sera proposé pendant ce mois d’Euro conviendra largement à la majorité du public.

Quant au cinéma, il restera toujours des incorruptibles capables de résister aux sirènes du tape-à-l’œil, genre si souvent adulé à court terme. Car l’inconvénient (ou l’avantage), c’est que le match ne se vit qu’en direct ; en revanche, avec le recul des années, un film finit toujours par révéler sa vraie valeur. En sport, on finit par ne retenir que le résultat ; au cinéma, les honneurs du moment ne sauveront pas une arnaque de l’oubli.

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*Voir la très bonne étude en quatre partie des Cahiers du Football, intitulée Football et télévision, publiée il y a déjà quatre ans : http://www.cahiersdufootball.net/article.php?id=4503&titre=les-realisateurs-francais-hors-jeu

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