Le charme trompeur du « vieux film »

Belladonna, d’Eiichi Yamamoto (1973)_

Le fait qu’un film soit réédité n’est pas toujours un gage de qualité. La notoriété du réalisateur ou du casting, l’intérêt historique de l’œuvre ou de certains courants, ou simplement une réputation jamais vraiment démentie qui confère une certaine notoriété : les raisons sont nombreuses, qui ramènent parfois sur nos écrans de surprises d’autant plus décevantes qu’on pensait que le temps aurait fait un meilleur tri. Le cas de Belladonna, film d’animation japonais récemment réédité, est à ce titre une belle curiosité : esthétiquement informe, tirant désespérément en longueur, il a reçu un accueil critique à peu près unanimement dithyrambique. Ce qui est révélateur d’un mécanisme bien fréquent quant à l’approche d’œuvres anciennes rééditées.

Belladonna 1

En France, au moyen-âge : une paysanne chaste abusée par son seigneur reçoit, dans son désir de vengeance, la visite du diable, qui va lui faire découvrir les plaisirs charnels et petit à petit la transformer en sorcière aux pouvoirs érotiques démesurés… Un tel point de départ attise la curiosité et fleure bon le proverbial OVNI cinématographique. Le début du film remplit plutôt le contrat, notamment lors de l’apparition du diable qui se présente sous la forme d’un pénis (vous avez bien lu) qui prendra de la vigueur à chaque nouvelle rencontre. Jusqu’ici, tout va bien : surprenant, assez drôle, improbable, plutôt joli malgré un mélange des genres un peu déroutant… C’est d’ailleurs sur ce dernier point que le bât blesse d’abord. Entre plans fixes gênants, jolies aquarelles, et délires multicolores agrémentés de flashs et de split screens, le mélange vire petit à petit à l’informe. Plus que jamais labellisé années 70, le film est noyé sous un rock psychédélique sans saveur, et fait plus que de raison traîner ses séquences comme autant de clips mis bout à bout. Certaines tentatives esthétiques désormais extrêmement datées donnent l’impression qu’Eiichi Yamamoto a voulu forcer la sensation d’extase, par la répétition des plans, la longueur des séquences, et l’agressivité des effets. Ce qui se retourne logiquement contre lui. Son film dure une heure vingt, et on se dit qu’il aurait pu être amputé d’une bonne demi-heure pour être tout à fait digeste.

Mais alors, pourquoi cet éloge de la part de la critique ? Tous les goûts sont dans la nature, pourtant, on peut expliquer au moins en partie par des causes objectives cet enthousiasme si surprenant. Pour commencer, la qualité esthétique de certaines images camoufle vaguement quelques vraies fautes de goût (ou plutôt, quelques séquences bazardées par manque d’ambition ou de moyens). Il peut être commode d’attribuer ces déséquilibres à un mélange des genres, salué comme une succession de choix audacieux, qui s’affranchit des règles pour proposer un véritable voyage sensoriel. Oui, mais voilà : la limite est ténue entre l’audace et l’absence de rigueur, elle est ici largement franchie du mauvais côté. A l’argument inepte qui voudrait qu’à vouloir tout formuler, on ne peut rien saisir de la poésie, il faudra répondre que sans rigueur, la poésie n’est qu’un pastiche d’elle-même, sans sens esthétique ; il faut être bien peu amateur de poésie pour croire qu’elle se définit par l’absence de sens.

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Mais cette tendance est celle de l’époque du film : les années 70 étaient le terrain d’expérimentations plus ou moins heureuses, où une certaine naïveté poussait à tourner le dos à l’Histoire, donnant l’impression aux cinéastes qu’ils réinventaient leur art sans vraiment le connaître. Il est d’ailleurs assez cocasse de constater qu’on attribue aujourd’hui régulièrement l’adjectif « moderne » à des films qui arrivent quinze ans après la Nouvelle vague et qui ne font que coller à la mode de l’époque où le bazar esthétique était une norme. Quand on y pense, cette tendance abreuve de nos jours des réalisateurs qui croient changer le septième art en se limitant à une esthétique de clip développée par n’importe quel étudiant vaguement inspiré derrière sa table de montage : à titre d’exemples, Nicolas Winding Refn, Xavier Dolan, ou depuis un peu plus longtemps Baz Luhrmann rangeront sans doute Belladonna dans leurs films cultes pour une future interview. Signes d’une époque amnésique pour tout ce qui se passait sur les écrans avant Kubrick ou Tarkovski.

En fait, la plus grande qualité du film pour ces critiques enthousiastes est sans doute simplement son année de production : qu’il bénéficie d’une réédition ne doit pas être dû au hasard. Vu comme un objet de patrimoine, un peu difficile à placer dans une case, il dépasse le statut de curiosité pour devenir un chef-d’œuvre dans l’œil du spectateur abreuvé des sorties hebdomadaires souvent un peu trop interchangeables. C’est toujours le risque : avec l’étiquette « classique » ou « rareté enfin rééditée », une œuvre quelconque se positionne dans le créneau bien pratique des films qui, chacun à leur façon, font l’histoire du cinéma (quand bien même de façon tout à fait anecdotique). Les exemples pullulent ; l’un des plus frappants est la sortie récente de La Planète des vampires, série Z sympathique de Mario Bava, sortie en 1965. Décors en carton-pâte, costumes de cuir, accessoires et effets spéciaux bricolés, il dépasse mal le niveau du charme vintage. Pourtant, en prologue de la réédition, un réalisateur nous expliquait en quoi il était absolument culte et génial – pour l’anecdote, ce réalisateur est Nicolas Winding Refn.

planète des vampires

Quand on en voit peu, les vieux films ont une sorte d’aura, comme si on ne pouvait pas se les approprier de la même façon que les sorties actuelles, du fait du temps qui nous sépare de leur fabrication. Mais ne les regarder qu’à distance ne permettra jamais de distinguer ce qui a une véritable valeur artistique, ce qui accède à l’intemporel et à l’universel. Dépasser cette barrière, se laisser la liberté de ressentir au-delà d’une grille pré-formatée, c’est se permettre de se dire que Tarkovski ou Kubrick se laissaient régulièrement aller dans le tape-à-l’œil, que Citizen Kane n’est pas un chef-d’œuvre même s’il a marqué son temps, que Casablanca n’a pas marqué grand chose, que Truffaut n’a pas fait beaucoup de grands films, qu’Hitchcock est majoritairement un très bon faiseur. Et que Belladonna est un film de peu d’intérêt. Dépasser l’exotisme du vieux film, c’est se créer son propre rapport au cinéma. A bon entendeur…

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