Manque de survie

Dernier train pour Busan, de Sang-Ho Yeon_

Pourquoi vouloir absolument jouer à l’auteur quand on réalise un film de genre ? Dernier train pour Busan, de Sang-Ho Yeon, est tout entier prisonnier de cette contrainte : à vouloir intégrer des enjeux psychologiques et politiques, il parasite une histoire de zombies qui, sans ça, aurait pu avoir une sacrée allure. Mais entre les rapports hyper caricaturaux du père distant avec sa fille qui renoue les liens avec elle à travers les épreuves, et le degré zéro d’une critique de la finance (les traders sont des gens mauvais et font du mal au monde), cette aventure a priori bourrée de suspense et d’adrénaline relègue au second plan la motivation la plus primaire, rester en vie – ce qui constituait pourtant un programme largement suffisant pour un bon spectacle. Musique larmoyante et effets de ralentis à l’appui, chaque événement, mort ou sauvetage, prend des proportions démesurées dans un cadre où l’urgence et la survie devraient pouvoir imposer un rythme aussi sec et sobrement impitoyable que le mal qui se propage. Malgré quelques beaux personnages et quelques séquences prenantes, l’ensemble est sans cesse plombé par la recherche d’émotions à tout prix, quelles qu’elles soient – suspense, héros, méchants, conflits, réconciliations, une panoplie éprouvante de lieux communs qui rappelle les meilleures heures d’un certain cinéma américain dont le chef de file serait Joel Schumacher.

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Dernier train pour Busan nous renvoie en creux au souvenir d’un autre cinéma américain qui a su dépasser, pour le meilleur, les écueils auxquels se heurte Sang-Ho Yeon. À Steven Spielberg d’abord, archétype du cinéma populaire américain hanté par les familles décomposées. Sa Guerre des mondes (2006), qui raconte une invasion apocalyptique, enchaîne les séquences brutalement, sans presque interrompre le mouvement du père et de ses deux enfants vers la survie, laissant souvent à l’arrière-plan le soin de couper le souffle au spectateur. Doublé d’une histoire simple d’un rapport parent-enfant à reconstruire qui évite l’emphase, le film est une très belle réussite, sans aucun doute parmi les meilleurs de son auteur. C’est la rapidité d’une mise en situation convenue mais efficace qui, en comparaison, nous donne l’impression d’une introduction vraiment interminable dans Dernier train ; et c’est un fil rouge qui reste caché chez Spielberg là où Sang-Ho Yeon prend soin de nous rappeler dans chaque séquence ce qui se joue sous nos yeux. Pour un conflit qui est présenté et compris dès les premières scènes, cela fait beaucoup.

Guerre des mondes Spielberg 3

On ressent une autre nostalgie à l’égard du maître du cinéma de genre, américain lui aussi, dont le style ne séduit plus le public malgré un talent à peu près irréprochable (mais les entrées en salles ne sont pas, loin s’en faut, un indicateur fiable de l’accès à la postérité). L’inusable John Carpenter, d’abord dans le culte The Thing (1982), et plus récemment dans l’injustement mal-aimé Ghosts of mars (2001), donne une leçon intemporelle de style sobre mais efficace dans le fantastique, évitant en permanence la bouillie visuelle sans rien enlever au spectateur du sentiment d’exaltation devant les scènes d’action. D’où l’agacement à réaliser que décidément, personne n’est décidé à s’inspirer d’un toucher aussi fin. Gros plans sur des visages au ralenti, étirement des séquences fortes, Sang Ho-Yeon saute à pieds joints dans des pièges de débutant virtuose qui préfère la précision technique à l’efficacité narrative parce qu’il en met plein les yeux, quitte à tout à fait noyer le regard. Assez vite, il n’y a plus rien à voir.

On peut émettre l’hypothèse de l’exotisme quant au succès d’estime du film, qui ferait passer certaines fautes de goût pour des différences culturelles. Les spectateurs ont peut-être oublié qu’il y a dix ans, Bong Joon-Ho, dans The Host, se sortait autrement mieux de cette alliance entre l’arrivée d’un monstre et une belle histoire de famille. Mais le plus frustrant, dans cette affaire, c’est que dans son rythme effréné, Sang-Ho Yeon se prive de superbes visions d’apocalypse. Un déferlement de zombies dans une gare, l’ultime poursuite d’une locomotive par une horde infinie, deux exemples les plus frappants de séquences où l’on attend des plans exceptionnels qu’on ne verra jamais. Et le film de genre, à la lisière de la réussite, peut très rapidement virer dans le kitsch et l’anecdotique. Le mérite de celui-ci : nous donner envie de revoir les oeuvres dont les images resteront sans aucun doute gravées dans nos mémoires, bien après que ce Dernier train sera tombé dans l’oubli.

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