Filmer la nuit

La nuit et l’enfant, de David Yon_

Tant que les hommes auront encore peur, le soleil ne se lèvera plus sur l’Algérie. Sur cette terre sans lumière, un homme et un enfant errent, entre les souvenirs, le vague espoir d’une aube, et la vie qui suit son cours malgré le long chemin qui les sépare du jour. La nuit, chez David Yon, c’est la peur ; c’est l’obscurantisme ; c’est le mauvais rêve dont aucune lumière du jour ne peut nous réveiller. Face à ce programme a priori écrasant, le film ne souffre pas de lourdeur symbolique, évitant soigneusement d’appuyer inutilement la métaphore. Car dans cette nuit, il y a l’enfant. Celui qui ne connait pas le jour, qui n’a pas de souvenir d’avant et qui suit naïvement ce chemin sans but à la lueur de torches, de bougies, ou éclairé par la lune. Et c’est un regard à la fois désespéré et onirique qui est lancé sur cette Algérie prise dans la guerre.

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De cette nuit sans fin, symbole des maux d’un pays et de son peuple, le réalisateur choisit de tirer sans retenue le potentiel formel. Les jeux d’ombres et de lumières, les reflets sur les visages, les formes humaines qui se dessinent sur fond de nuit claire, les flammes sous un ciel noir comme de l’encre sont autant de ravissement pour les yeux. Le deuxième plan, où une silhouette jette désespérément des cailloux à un croissant de lune, annonce l’intention d’une esthétique extrêmement travaillée. Pourtant, cet effort est rarement gratuit ; car autour de cette lumière rare et précieuse, il y a souvent un vide, celui de l’inconnu dont peut surgir un danger qui vous prendra la vie. L’enfant et son guide s’appuient l’un sur l’autre, pour se voir, pour savoir qu’ils ne sont pas seuls, et pour s’éclairer mutuellement à travers cette peur permanente.

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Il y a un an et demi, une chronique adolescente nous contait les enfances sacrifiées du début de la guerre d’Algérie. Les Jours d’avant, de Karim Moussaoui, présentait en à peine trois quarts d’heure la dérive du pays dans la violence, s’arrêtant là où commençait l’horreur. Les souvenirs racontés dans La Nuit et l’enfant pourraient être ceux de ses personnages. Les deux films partagent la singularité d’être très courts (ce dernier dure tout juste une heure), loin des formats habituels pour la salle. Signe, peut-être, que c’est une forme d’urgence qui pousse ces réalisateurs à s’exprimer, à mettre des mots et des images sur cette guerre, et qu’aucun format ne pourra dicter le chemin de cette expression. Un signe important : au-delà de ses imperfections, La nuit et l’enfant nous parle en beauté d’une histoire qu’il nous faut entendre, avec sincérité et émotion. Ce qui vaut bien mieux que n’importe quelle formule toute faite.

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