Pornographie

Showgirls, de Paul Verhoeven_

Dire que Showgirls est un film mal-aimé était un euphémisme jusqu’à peu : auréolé de la réputation de pire film de l’histoire d’Hollywood, il était destiné à ne vivre qu’à travers le regard d’inconditionnels de son réalisateur dont on pourrait qualifier le goût de la provocation de quasi masochiste. Alors qu’il ne s’agit sans doute que du fait de mettre des visions d’auteur dans un cinéma ayant les atours de blockbusters décérébrés. Mais quand on y regarde d’assez près, on comprend très rapidement que Michael Bay n’aurait jamais pu produire un film aussi bizarrement subversif que Starship Troopers. Showgirls, quant à lui, est resté dans l’ombre jusqu’à la récente réédition sur les écrans français. Et devient d’un coup un chef-d’oeuvre maudit. Bel exemple des mécanismes d’appréciation d’un film, sur lesquels les regards évoluent en fonction des modes, des époques, de critères plus ou moins détectables… Si Showgirls n’est pas le meilleur de son auteur, il est certain qu’il n’a pas mérité la réputation dont il était marqué jusqu’à aujourd’hui. Participons donc à cette entreprise collective de réhabilitation.

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C’est l’histoire de Nomi, une allumeuse qui cherche à devenir la star d’un spectacle racoleur de Las Vegas,  et qui se produit tous les soirs dans un peepshow en attendant son heure. Le pitch fait rêver ; l’ensemble est emballé dans une esthétique qui rappelle de loin les téléfilms érotiques labellisés M6. Si Verhoeven se garde toujours de prendre des pincettes avec ses spectateurs, il place ici la barre spécialement haut en termes de goût douteux et n’hésite pas à en rajouter dans l’outrance, parfois à la limite de l’ennui. Mais le film n’est pas pornographique, du moins pas au sens d’une quelconque qualification de genre. Et c’est ce qui en fait finalement la valeur : la pornographie du film n’est ni dans les filles nues qui se frottent langoureusement à une barre de poll dance, ni dans le sexe kitsch d’une scène de piscine (où l’on retrouve les pires clichés : le champagne versés sur les seins, la fontaine qui asperge le couple, l’orgasme hurlé mécaniquement…). Tout ceci n’a rien de pornographique, ce n’est qu’une image d’Epinal de ce que les films érotiques font de plus triste avec la chair.

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La pornographie est ailleurs, et ce n’est sans doute pas étranger à l’aversion dont le film est l’objet. Dans la quête de succès de son héroïne (Elizabeth Berkley, insupportable et fascinante), la seule méthode sûre est d’abandonner à la fois sa dignité et ses principes ; le haut de l’affiche n’est pas promis à qui a des états d’âme. Soit on a de l’argent, soit on se prostitue, et on écarte les éventuelles rivales à la faveur d’un coup bas. Les requins sont la norme et tout le monde étant coupable, tout le monde est complice pour garder le silence, même sur le pire. Une logique nauséabonde qui culmine lorsqu’un chanteur, star de Vegas, séduit l’amie de Nomi pour l’offrir en pâture à ses sbires dans une terrible scène de viol. Il n’y a alors plus rien de ce kitsch écoeurant qui parsemait le film. La star nouvellement en haut de l’affiche se mue alors en vengeresse, comme dans un film de super-héros déchus où le mal combattrait le pire et où, par lassitude ou dégoût, certains finiraient par choisir le bien. Ici, c’est l’amitié qui guide l’acte et qui rend finalement sa lucidité à l’héroïne.

Showgirls vomit à la face de l’Amérique ses aspects les plus sombres : un puritanisme de surface qui cache le tout pouvoir de l’argent, l’impunité des puissants et la nécessité de se prostituer pour réussir. La grille de lecture est des plus immédiates : pour raconter la prostitution au sens figuré, il la montre au sens propre. Dans ce portrait d’une industrie du spectacle qui fait rêver tant de jeunes filles, pour l’accès à laquelle beaucoup seraient prêts à tout, on raconte qu’Hollywood a vu le pire film de son histoire. Il y a fort à parier qu’Hollywood a surtout préféré fermer les yeux pour ne rien voir du tout.

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